Sélectionné parmi de jeunes responsables publics identifiés dans une trentaine de pays africains, N’Faly Sylla a rejoint à Rabat la deuxième cohorte de LEAD, une initiative de l’Africa CEO Forum consacrée au leadership et à la transformation de l’action publique.
Quelques jours après sa nomination comme secrétaire général du ministère de la Modernisation de l’Administration et de la Fonction publique, il revient pour Business360 sur cette expérience, les leçons tirées des réformes menées à travers le continent et sa vision d’une administration guinéenne plus simple, interopérable, performante et véritablement centrée sur le citoyen.
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Business360 : LEAD sélectionne ses participants à partir d’une cartographie menée dans une trentaine de pays africains, en tenant compte de leur parcours, de leur impact dans l’administration et de leur aptitude à conduire le changement. Comment avez-vous appris votre sélection et que représentait-elle personnellement pour vous ?
N’Faly Sylla : j’ai d’abord reçu un appel m’informant que mon profil avait été recommandé dans le cadre de l’identification de jeunes responsables publics africains pour le programme LEAD. Il y a ensuite eu plusieurs échanges et entretiens autour de mon parcours, de mon expérience dans l’administration publique, mais également de ma vision du service public et de la transformation de l’État.
Quelques mois plus tard, j’ai appris que j’étais retenu pour intégrer cette deuxième cohorte.
Je l’ai naturellement accueilli avec beaucoup de satisfaction, mais surtout avec humilité. Être sélectionné parmi des profils identifiés dans une trentaine de pays africains est une reconnaissance du chemin parcouru, mais cela crée aussi une responsabilité supplémentaire. Je l’ai surtout vu comme une occasion d’apprendre, de confronter notre expérience guinéenne à celles d’autres pays et de revenir avec des idées concrètes pouvant être utiles à notre administration.
Cette deuxième cohorte a réuni à Rabat une quarantaine de hauts responsables publics venus de 24 pays africains. Comment le programme s’est-il déroulé et qu’est-ce qui le distingue des autres rencontres consacrées au leadership public ?
Ce qui m’a d’abord marqué, c’est la qualité et la diversité des profils. Nous étions une quarantaine de responsables publics provenant de 24 pays, avec une moyenne d’âge autour de 40 ans. Certains travaillent auprès de chefs d’État, de Premiers ministres ou de ministres des Finances ; d’autres occupent déjà d’importantes responsabilités au sein de leurs administrations.
Nous avons pu échanger avec d’anciens chefs de gouvernement, d’anciens ministres, des dirigeants d’institutions et des personnalités ayant elles-mêmes conduit des transformations importantes.
Mais LEAD n’était pas simplement une succession de conférences. Le format de retraite, dans un environnement universitaire, favorisait des échanges beaucoup plus directs et parfois très francs sur les réussites, mais aussi sur les échecs et les difficultés rencontrées dans l’exercice des responsabilités publiques.
L’autre particularité était cette ouverture au Sud global. Nous avons évidemment beaucoup parlé de l’Afrique, avec des expériences du Sénégal, du Kenya, du Bénin, de la Mauritanie, des Comores, de l’Afrique du Sud ou encore du Nigeria, mais nous avons également appris des expériences de pays comme l’Inde ou la Colombie.
On réalise finalement que, malgré des contextes différents, beaucoup de nos administrations sont confrontées aux mêmes questions : comment exécuter réellement les réformes ? Comment assurer leur continuité ? Comment bâtir des institutions suffisamment fortes pour que les transformations survivent aux personnes qui les ont initiées ?
Parmi les échanges avec vos pairs, les anciens chefs de gouvernement, les ministres et les dirigeants d’institutions, quelle expérience ou quelle méthode de réforme vous a le plus marqué et pourquoi ?
Plusieurs expériences m’ont marqué, mais je retiens avant tout une idée : notre principal défi n’est pas toujours de concevoir les réformes, mais de les exécuter.
Nos pays produisent des stratégies, des plans et de bonnes politiques publiques. La difficulté commence souvent au moment de leur mise en œuvre : coordination insuffisante, résistance au changement, manque de suivi ou encore personnalisation excessive des réformes.
Une réforme durable doit dépasser celui qui la porte. Elle doit progressivement devenir une réforme de l’institution. J’ai particulièrement retenu cette idée qu’il faut savoir partager les victoires. Lorsqu’une administration ou une personne considère qu’une réforme lui appartient exclusivement, elle crée parfois elle-même les résistances qui finiront par la ralentir. Une transformation réussie doit créer une coalition autour d’elle.
Je retiens également quelque chose de beaucoup plus fondamental : le service public est d’abord un engagement au service des autres. On entre dans l’administration pour servir, avec loyauté, avec des valeurs et avec la volonté d’améliorer concrètement la vie des citoyens.
Sans cette conviction, il est difficile de conduire durablement des transformations.
Lors de la clôture, vous avez présenté le cheminement de la Guinée vers un État numérique et interopérable. Comment les autres participants ont-ils accueilli cette expérience et quelles forces ou insuffisances ont-ils relevées dans le modèle guinéen ?
J’ai eu l’opportunité de présenter une partie du cheminement de la Guinée vers un État davantage numérique et interopérable. C’était surtout l’occasion de montrer que les transformations engagées ces dernières années s’inscrivent aujourd’hui dans une vision plus large portée par le Président de la République, S.E.M Mamadi Doumbouya, à travers l’ambition de transformation de notre pays à l’horizon 2040.
Nous avons progressivement construit plusieurs briques importantes. Dès 2022, par exemple, la création de l’Agence nationale de digitalisation de l’État a traduit la volonté d’accélérer la transformation numérique de l’administration. Des investissements importants ont également été réalisés dans la connectivité, les infrastructures numériques et le Data Center national. D’autres plateformes et services numériques ont depuis vu le jour.
Mais la prochaine étape est déterminante : faire communiquer ces systèmes entre eux.
L’objectif final n’est pas de multiplier les plateformes. L’objectif est de simplifier la vie du citoyen. Un Guinéen ne devrait pas avoir à naviguer entre plusieurs administrations, fournir dix ou vingt fois les mêmes documents ou recommencer son identification auprès de chaque service public.
C’est là que les infrastructures publiques numériques, l’interopérabilité, l’identité numérique et les systèmes de paiement prennent tout leur sens.
L’expérience guinéenne a suscité beaucoup d’intérêt, notamment parce que plusieurs pays sont confrontés aux mêmes problématiques. Mais nous avons aussi été lucides : notre modèle n’est pas achevé. Nous devons encore renforcer l’interopérabilité, mobiliser les ressources nécessaires, accompagner le changement au sein de l’administration et surtout veiller à ce que la technologie produise une amélioration réellement perceptible pour le citoyen.
Vous avez participé à LEAD quelques jours après votre nomination comme secrétaire général du ministère de la Modernisation de l’Administration et de la Fonction publique. Dans quel état d’esprit accueillez-vous cette responsabilité et quels enseignements de Rabat comptez-vous appliquer en priorité ?
Il y a effectivement une coïncidence assez particulière. Ma participation à LEAD avait été confirmée bien avant ma nomination. Quelques jours après avoir été appelé à cette nouvelle responsabilité, je me suis donc retrouvé à Rabat avec des responsables publics venus de toute l’Afrique pour réfléchir précisément à la transformation de l’État et au leadership public.
Je reviens avec beaucoup d’énergie, mais surtout avec une conscience encore plus forte de la responsabilité qui est la nôtre.
Une intervention m’a particulièrement marqué, celle de Dr Oby Ezekwesili, ancienne ministre nigériane et ancienne vice-présidente de la Banque mondiale pour l’Afrique. Son parcours dans les réformes publiques, notamment dans les marchés publics, son intégrité et sa passion pour le continent ont profondément marqué les échanges.
Je retiens notamment cette urgence de l’action. Pour nos pays, chaque année perdue dans la mise en œuvre des bonnes réformes a un coût considérable. Mais l’action doit aussi reposer sur des valeurs, des principes et une certaine constance.
J’ai eu la chance, ces dernières années, d’exercer différentes responsabilités dans le secteur public et de contribuer notamment aux chantiers de transformation numérique. Aujourd’hui, cette nouvelle mission me permet d’aborder l’autre dimension de cette transformation : l’administration elle-même, ses femmes et ses hommes, ses méthodes de travail et la qualité du service rendu au citoyen.
Mon rôle est d’accompagner le ministre Faya François Bourouno, de contribuer à la coordination des équipes et de faire en sorte que les orientations politiques se traduisent en résultats mesurables.
En tant que nouveau secrétaire général, quelle administration guinéenne souhaitez-vous contribuer à construire et sur quels résultats concrets, simplification des démarches, interopérabilité, performance des agents ou qualité des services publics – voulez-vous être évalué ?
Je souhaite contribuer à construire une administration plus simple, plus performante, plus attractive et davantage centrée sur le citoyen.
La première priorité est la simplification. La réussite d’une réforme administrative doit pouvoir se mesurer très concrètement : combien de démarches avons-nous supprimées ou simplifiées ? Combien de temps avons-nous fait gagner au citoyen ? Combien de services peut-il désormais obtenir sans multiplier les déplacements entre administrations ?
La deuxième priorité est l’interopérabilité. La Guinée dispose aujourd’hui de plusieurs briques numériques importantes. Nous devons les connecter. Les approches de Digital Public Infrastructure, ainsi que des technologies et cadres comme X-Road ou GovStack, montrent qu’il est possible de construire progressivement un État où les administrations échangent de manière sécurisée les informations nécessaires, au lieu de demander constamment au citoyen de servir lui-même d’intermédiaire entre elles.
Mais la modernisation de l’administration ne peut pas être uniquement technologique.
Elle passe surtout par les femmes et les hommes qui font fonctionner l’État. Nous devons valoriser davantage les cadres intermédiaires : chefs de section, chefs de division, chargés d’études et tous ces agents compétents qui constituent la colonne vertébrale de l’administration. Tout le monde ne peut ni ne doit être directeur. Nous devons construire des parcours professionnels permettant à un agent compétent de se former, de progresser, d’être évalué sur ses performances et d’avoir une véritable perspective de carrière.
C’est tout le sens des chantiers autour de l’ENA, de la modernisation de la Fonction publique, de l’amélioration des services publics et de l’interopérabilité de l’État.
Si nous devons être évalués, je souhaite que ce soit sur des choses simples : est-ce que l’administration fonctionne mieux ? Est-ce que nos agents sont plus performants ? Est-ce que les démarches sont plus rapides ? Et surtout, est-ce que le citoyen guinéen ressent concrètement une amélioration du service public ?
C’est à cette condition que la modernisation prendra tout son sens et que nous contribuerons réellement à bâtir l’administration dont la Guinée aura besoin à l’horizon 2040.









